Cette section doit beaucoup à l’article Ecosystem Services : Origins, Contributions, Pitfalls, and Alternatives, décembre 2013, Sharachchandra Lele, Oliver Springate-Baginski, Roan Lakerveld, Debal Deb, Prasad Dash, DOI : 10.4103/0972-23.125752, www.conservationandsociety.org



L’idée de service écosystémique est un concept important de la vision écologiste contemporaine.

Il semble tirer son origine du concept de service environnemental apparut en 1970 qui se transforme en service écosystémique en 1983 sous l’impulsion de Paul Ehrlich et H. Mooney. Il s’agissait alors d’insister sur les facteurs environnementaux indispensables à la survie de l’humanité. C’est vers la fin du siècle passé que le concept prend vraiment son envol, sous l’impulsion d’économistes tels Robert Costanza, en incluant les services indirects dont bénéficie l’humanité tels que conservation des sols, purification des eaux ou assimilation des déchets.

La définition la plus populaire est les fonctions et produits des écosystèmes qui bénéficient aux humains ou génèrent du bien-être pour la société. Ce concept, initié comme une métaphore, est devenu la base d’une abondante littérature et peut s’enorgueillir d’être en partie à la base de l’IPBES elle-même comme le suggère l’intitulé Plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques. Intitulé impliquant que le concept est distinct de la biodiversité et que les bénéfices qu’il procure s’ajoutent à la valeur intrinsèque de celle-ci.

Des critiques se sont faites jour. Pour certains, il risque de provoquer une commercialisation de la nature. Pour d’autres, il en occulte les risques. L’étude que nous suivrons ici est motivée par la question de savoir si le concept de service écosystémique est une façon utile d’organiser la recherche sur les relations nature-société. En conclusion, les auteurs de l’étude citée ici affirment que l'idée de service écosystémique a été inventée comme un moyen de lutter contre la cécité perçue des décideurs face à l'importance de la nature biotique. Mais convaincre les décideurs politiques de changer suppose que l'on sait quel changement est nécessaire. Cela fait du service écosystémique un outil de plaidoyer politique. L'exhaustivité et la cohérence conceptuelles ne sont alors pas essentielles. Si, cependant, il doit être un cadre pour la recherche scientifique, alors il doit être beaucoup plus cohérent dans son cadre philosophique.

En appui de cette thèse ils notent que les écologistes ont généralement étés méfiants face à l’économie. Le concept de service écosystémique a initié un déplacement de la perception négative du développement économique comme étant mauvais pour la vie sauvage vers une perception positive de la conservation comme bénéfique pour l’humanité. De plus lÉvaluation des écosystèmes pour le millénaire1 a, selon les auteurs de l’étude, assimilé la vie sur terre avec la biodiversité et suggéré que celle-ci sous-tend tous les services écosystémiques, ce qui ne peut qu’être attractif pour tous ceux qui se préoccupent de la conservation de la biodiversité. Ainsi, une «économisation» simultanée de l'argument de la conservation et une «écologisation» de l'économie environnementale sont les principales attractions de ce concept. Avec pour avantage une plus grande collaboration entre économistes et écologistes, et un plus grand intérêt de ces derniers pour l’étude de sujets qui sont plus directement pertinent pour l’humanité.

Malgré ces avancées, le concept souffre d’incohérences internes graves. Beaucoup d’écologues s’obstinent, malgré les critiques, à traiter les processus internes à égalité avec les services finaux. Ce qui entraîne des problèmes de double comptabilité. Par exemple la pollinisation des plantes forestières, y compris celle des plantes économiquement utiles, est un processus qui se déroule au sein de l'écosystème forestier, mais une fois que les produits utiles ont été évalués, il ne faudrait plus valoriser la pollinisation elle-même. LÉvaluation pour le millénaire a institutionnalisé la confusion en dénommant ces processus internes 'supporting services.' La persistance de cette confusion cache en fait un problème plus profond : la tendance à attribuer une finalité à la nature2 et dès lors une valeur à la nature et à tous ses processus en tant que tels. Le mot service représente un changement conceptuel subtil : au lieu de bénéfices que l’humanité dérive de la nature, nous sommes maintenant tenus de penser en termes de la nature fournissant des services à l’humanité.

En disant que la fonction du cœur d'un animal est de pomper le sang, les biologistes supposent que le but ultime de toutes les parties du corps est la survie et la reproduction de cet animal3. Les écologistes ont extrapolé cette idée à l'échelle des écosystèmes. Ainsi, la décomposition est considérée comme servant à rendre les nutriments disponibles pour le prochain cycle de production dans l'écosystème et les prédateurs comme servant à empêcher les populations de proies d'exploser4. L'idée que chaque composant et processus de l'écosystème est susceptible d'avoir un rôle à jouer et est donc essentiel à la survie de l'ensemble est fermement tenue5. Mais ce fonctionnalisme extrême n'est étayé par aucune preuve, et la pérennité de l'ensemble de la biosphère n’équivaut pas nécessairement au maintien du bien-être humain. Pour nos auteurs, le concept de service écosystémique a le potentiel de sortir de la circularité des concepts de santé et d’intégrité des écosystèmes6 en se liant à un but externe, le bien être humain. Accomplir pleinement ce potentiel doit se faire en supprimant explicitement le concept de service intermédiaire. Il faut traiter seulement les flux variables et les stocks qui sont socialement valorisables et traiter les autres processus des écosystèmes comme n’ayant aucune valeur intrinsèque.

Se pose aussi la question de la nature du mariage difficile entre la biodiversité et le service écosystémique. Pour un biologiste de conservation, la crise environnementale est celle du déclin de la biodiversité, une violation éthique. Pour un économiste, c’est celle d’un déclin du bien-être humain global, une crise de durabilité. Le mariage des deux a produit un cadre confus, avec le bien-être humain comme but avoué, mais la conservation de la biodiversité tenant le rôle prépondérant en arrière-plan.

Nos auteurs notent que la raison pour laquelle le terme biodiversité continue à être préféré provient de sa valeur normative liée à l’idée dominante chez les biologistes de conservation et les écologues que la nature à une valeur intrinsèque et que la conservation de la biodiversité est un impératif éthique peu compatible avec le langage anthropocentrique de la notion de service. La notion de valeur intrinsèque est difficilement compatible avec l’idée que certains lui attribuent une valeur monétaire. Des voix s’élèvent alors pour dire que le concept de service écosystémique ne doit être qu’un outil permettant d’acquérir plus d’audience et de moyens en vue du seul but qui compte : conserver la diversité de la vie sur Terre.

Le problème est alors que si le but à atteindre, protéger toute la diversité pour sa valeur intrinsèque, est une donnée, les évaluations des services écosystémiques deviennent des outils militants, et non plus des outils scientifiques. Au lieu d’être un voyage ouvert pour explorer les conséquences d’une décision particulière, cela devient une utilisation instrumentale et prédéterminée d’arguments utilitaires pour accroître le soutien pour la conservation de la biodiversité. Une tendance à faire l’apologie de la nature biotique peut entraîner une série d’omissions et de simplifications qui menacent la crédibilité de la science. Bien que toute science appliquée impacte le monde des valeurs et dès lors ne peut prétendre être libre de tout préjugé en la matière, réduire ce qui a de la valeur à un simple but va trop loin, surtout lorsqu’il s’agit des valeurs du chercheur plutôt que celles de la société. Un tel procédé inconscient va souvent produire de la mauvaise science.

La tendance à inclure la valeur intrinsèque de la biodiversité dans une catégorie plus large incluant les valeurs esthétiques, culturelles et religieuses fournies par les écosystèmes est difficile à avaler pour nombre de conservationnistes et biologistes de la conservation. En effet, la valeur intrinsèque de la biodiversité devient négociable face à d’autres valeurs sociales. Nous remarquons une fois de plus ici que le biocentrisme inhérent à cette valeur intrinsèque ne fait pas bon ménage avec les anthropocentristes valeurs sociales. Les auteurs de l’étude suggèrent que reconnaître que toute valeur est anthropogénique fournit un point de départ à une analyse scientifique plus pertinente, culturellement intelligente, et aux conclusions ouvertes.

Et qu’au lieu de porter la biodiversité sur un piédestal, pour sa valeur intrinsèque, les biologistes de conservation feraient bien de déployer les valeurs réelles imbriquées dans la conservation de la biodiversité pour en faire un but. (ma note : de telles valeurs existent-elles ? Il semble difficile de croire que l’idée de conservation de la biodiversité pourrait survivre sans le soutien de la notion de valeur intrinsèque – et ses sous-entendus spirituels et religieux). Ils devraient abandonner leur credo que la valeur intrinsèque de la biodiversité est non négociable et accepter que la société puisse valoriser différents aspects de la nature biotique pour différentes raisons qui doivent être comprises et écoutées lors du processus de prise de décision. (Notons qu’une telle requête peut demander une révolution mentale chez ceux-ci). Et d’un autre côté, les tenants de l’économie de l’environnement doivent abandonner l’absolutisme de sa valorisation. En pratique, elle peut aboutir à une vision hautement réductionniste des changements de la notion de bien-être sociétal.

Et il y a le point épineux entre tous : celui des mauvais services rendus par les écosystèmes. Car les relations entre la nature et la société sont loin d’être toujours positives. Il y a les ravageurs et les maladies. Et, dans le monde abiotique, la pluie qui amène tant la vie que des inondations catastrophiques. En se concentrant sur le terme positif de service, le discours sur les services écosystémiques a longtemps caché ces aspects défavorables.

L’histoire de l’humanité est celle d’un combat constant pour s’adapter à cette munificente mais aussi hostile nature7. Dans la première décennie de ce siècle, certains écologues ont commencé à critiquer cette omission, pointant les pathogènes mais aussi la faune sauvage qui cause dégâts aux cultures, aux troupeaux ainsi que directement aux personnes. L’article fournit des données, datant de la fin du siècle passé, indiquant des pertes de 18 % du cheptel des familles voisinant un sanctuaire de la vie sauvage dans l’Himachal Pradesh (1995), en Inde. De 30 à 50 personnes tuées annuellement par des éléphants en Inde du Sud, 115 à 160 dans le Bengale occidental, l’Uttar Pradesh et l’Assam, au total 300 en Inde. Les tigres ont tué en moyenne 57 personnes par an en Inde entre 1975 et 1984. On estimait alors que les serpents tuent environ 100.000 personnes par an en Asie dont de quinze à cinquante mille en Inde. Pourtant ni lÉvaluation pour le millénaire ni les centaines de rapports sur les services écosystémiques qui ont suivi ne mentionnent ces relations négatives, bien que ces données étaient alors fraîches. Les termes services et bénéfices poussent, en eux-mêmes, à préjuger cette relation comme toujours bénéfique. Le glossaire du rapport 2016 de l’IPBES sur les pollinisateurs définit la notion de bienfaits de la nature pour l’homme comme comprenant les effets néfastes comme bénéfiques de la nature sur la réalisation d’une bonne qualité de vie pour différentes populations et dans différents contextes. Il est souvent nécessaire de trouver un juste équilibre entre les effets bénéfiques et néfastes des organismes et écosystèmes, une démarche qui doit se comprendre à la lumière des multiples effets qu’un écosystème donné produit dans des contextes spécifiques.

L’ours qui dévore les brebis du berger, avec un randonneur de temps à autre pour varier le menu, le virus à couronne qui envoie une partie de l’humanité sous terre et bloque le reste chez elle pendant des mois, les loups qui tuent plus de mouton qu’ils n’en peuvent manger, le mildiou qui ravage les vignes, le tigre qui attaque les paysans indiens, des bienfaits de la nature ? Ce point fascinant vaut une digression. Sans doute une volonté de compromis est-elle à l’origine de cette curieuse définition des bienfaits de la nature qui comprennent ses méfaits. Bien peu auront la curiosité d’aller chercher dans le glossaire la réalité incongrue qui se cache derrière le terme angélique de bienfaits.

Pour finir avec les insuffisances du concept de service écosystémique par une liste qui n’est pas limitative, il y a les arbitrages entre les services eux-mêmes. Augmenter la séquestration carbone peut entraîner une perte de biodiversité ou diminuer la récolte de bois utilisable. Il y a des conflits entre les diverses méthodes de gestion forestière.

Un barrage peut entraîner l’existence de services comme de mauvais services. Il y a aussi les arbitrages avec le monde abiotique. Quantité de ressources minérales, hydrologiques, synthétiques ont remplacé des ressources biologiques – souvent de manière qui n’est pas durable. Un service aujourd’hui pourra s’avérer un mauvais service demain. Un service bénéfique pour une population peut entraîner une nuisance pour une autre. Pourtant, le discours dominant ne parle que de rapport gagnant-gagnant.

Cerise sur le gâteau, il y a la question du travail humain nécessaire pour bénéficier de ces «services». Car la plupart d’entre eux doivent être arrachés à l’environnement pour devenir un «bénéfice».

Vous avez vraiment dit service ?





À noter aussi l’opinion de Christian Lévêque tirée de son livre L’écologie est-elle encore scientifique 8?

Les services écosystémiques sont un gadget à la mode visant à une OPA des économistes sur l'écologie. Ses promoteurs prétendent que l’évaluation monétaire des services rendus par les écosystèmes va éclaircir le débat sur la préservation de la biodiversité.

Il faut dire que certains écologues ont joué avec le feu. Impuissants à faire entendre leur voix pour la protection de la nature, ils ont fait appel aux économistes pour essayer de donner un prix à la nature.

De là sont issus les notions de bien et de services rendu par les écosystèmes. Mais si la nature est pourvoyeuse de bienfaits, elle l’est aussi de nombreuses nuisances. La plupart des travaux ne considèrent que les aspects «positifs» de la biodiversité et des écosystèmes, en ignorant de manière délibérée les aspects «négatifs».

Et le raisonnement circulaire voulant qu’il faille maintenir l'écosystème en bon état de fonctionnement pour bénéficier de ses services ne résiste pas à la réalité des faits : les écosystèmes ont été modifiés pour fournir certains services.

1Selon le site de cette organisation, l’évaluation des écosystèmes pour le millénaire (EM) est née en 2000 à la demande du Secrétaire général des Nations Unies, Kofi Annan. Instaurée en 2001, elle a pour objectif d’évaluer les conséquences des changements écosystémiques sur le bien-être humain ; elle doit également établir la base scientifique pour mettre en oeuvre les actions nécessaires à l’amélioration de la conservation et de l’utilisation durable de ces systèmes, ainsi que de leur contribution au bien-être humain. Plus de 1 360 experts du monde entier ont participé à ce projet. Leurs conclusions, réunies en cinq volumes techniques et six rapports de synthèse, présentent une évaluation scientifique ultra-moderne de la condition et des tendances des écosystèmes dans le monde et de leurs fonctions (comme l’eau potable, la nourriture, les produits forestiers, la protection contre les crues et les ressources naturelles), ainsi que les possibilités de restaurer, de conserver ou d’améliorer l’utilisation durable des écosystèmes.

2Pour nombre de darwiniens, ceci pourrait passer pour une erreur téléologique, niant l’aveuglement des processus de la sélection naturelle.

3idem.

4idem.

5idem.

6Les écosystèmes "naturels" sont sains par définition car la bonne santé est mesurée en terme quasi inséparables de la "naturalité".

7Selon les termes même des auteurs de l’étude

8Christian Lévêque, L’écologie est-elle encore scientifique ? Quæ, 2013 – ce qui suit est un résumé, non une citation