Je suis ici pour parler pour toutes les générations à venir…

Ces mots, prononcés par la jeune Severn Cullis-Suzuki, douze ans, fille de David Suzuki, militant écologiste, homme médiatique et généticien canadien, furent un moment fort du «Sommet de la Terre1» de Rio de Janeiro organisé en juin 1992 par l’ONU sous la baguette experte de Maurice Strong. Plus importante manifestation officielle consacrée à l’environnement jamais vue à l’époque, les 172 représentations nationales incluaient 108 chefs d’états. Déjà invitées aux réunions préparatoires, les ONG étaient représentées par plus de 2400 délégués. Furent adoptés la Déclaration de Rio sur l’Environnement et le Développement, des conventions sur les changements climatiques, sur la diversité biologique, une déclaration des principes pour une gestion durable des Forêts et l’Agenda 21, un plan d’action pour le XXIème siècle en faveur du développement durable.

Parallèlement, se déroulait un sommet organisé exclusivement par les ONG, bien que parrainé officiellement par l’ONU. A People’s conference attira plus de soixante-dix mille personnes venues du monde entier. Des objectifs radicaux émergèrent et des traités alternatifs furent signés. On y discuta féminisme international, droits des peuples autochtones, post-colonialisme, post Marxisme...et bien sûr environnement.

Planeta Femena, la tente du féminisme, accueillit une centaine d’écoféministes radicales dont Wangari Matthai, Peggy Antrobus, Bella Abzug, Vandana Shiva, considérant que la crise environnementale et l’oppression des femmes étaient liées.

Une puissante voix religieuse se faisait entendre dans tout le sommet. Le Conseil œcuménique des Églises, le Vatican, le Dalaï Lama, des représentants de nombreuses religions, furent les porte-paroles des religions officielles, en sus des nombreuses sensibilités spirituelles exprimées. La révérence pour la Terre, souvent appelée Mother Earth - Terre Nourricière était à l’ordre du jour. Et un projet de Charte de la Terre inspirée d’une pensée religieuse ouverte à toutes les cultures fut mis en chantier. Défendue par deux membres éminents du club de Rome, Maurice Strong, dont les discours prirent au fil du temps une spiritualité Gaïa et Michaël Gorbatchev, dont l’écologisme était teinté de valeurs biocentriques et de spiritualité panthéiste qui lui fit dire que la nature est mon Dieu. Pour moi la Nature est sacrée. Les arbres sont mes temples et les forêts mes cathédrales2, la charte fut officiellement lancée en 2001.

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Les Parties contractantes. Conscientes de la valeur intrinsèque de la diversité biologique...

C’est par ces mots que s'ouvre la Convention sur la Diversité Biologique des Nations-Unies.

Cobb a gagné. Ehrenfeld a gagné. Ehrlich a gagné. Arne Naess et les partisans de l’écologie profonde ont gagné. Et avec eux, toutes les interprétations spirituelles et religieuses de la biodiversité. Non seulement ces visions de la biodiversité sont sanctifiées par la convention, mais elles trônent en premier. Les bricolages utilitaires suivent de peu, mais doivent céder la préséance : ...de la valeur de la diversité et de ses éléments constitutifs sur les plans environnemental, génétique, social, économique, scientifique, éducatif, culturel, récréatif et esthétique…

Certes, le monde politique à largement profité du masque utilitaire forgé par les scientifiques militant en faveur de la valeur intrinsèque pour faire de cette convention une affaire de gros sous entre états. Certes, cette notion de valeur intrinsèque n’est pas clairement définie ici. Elle fera encore l’objet de nombreux débats. Le dictionnaire Lalande nous prévient en outre que l’expression peut avoir des sens différents en anglais et en français. Que dire alors des nombreuses langues dans lesquelles le protocole est traduit ? Il est pourtant incontestable que les conceptions politiquement déterminantes dans ce contexte sont à chercher dans Biodiversity, le texte le plus influent quant à la genèse du protocole. On peut aussi supputer que l'écologie profonde a contribué à l'édifice. Cette valeur intrinsèque est le ciment qui fait tenir l’ensemble, l’empêchant de s’écrouler sous le poids des imprécisions et des incohérences qui le grèvent. Ne pas y adhérer, pour un biologiste, est une dangereuse hérésie. Ainsi Pierre-Henry Guyon, relate s’être attiré beaucoup d’inimitiés pour l’avoir contestée, affirmant qu’il n’y a pas de raison scientifique pour dire qu’il faut maintenir un maximum de diversité biologique. Si personne ne peut soutenir qu’une réduction drastique du nombre d’espèces serait sans conséquence, il ne voit aucune raison scientifique pour dire qu’il faut maintenir le maximum de biodiversité3.


La convention affirme que la conservation de la diversité biologique est une préoccupation commune à l'humanité. Que les États sont responsables de la conservation de leur diversité biologique et de l'utilisation durable de leurs ressources biologiques. Les objectifs de la convention sont la conservation de la diversité biologique, l'utilisation durable de ses éléments et le partage juste et équitable des avantages découlant de l'exploitation des ressources génétiques...

Après trois pages d’affirmations et de reconnaissances diverses, la convention se soucie de définir le concept de diversité biologique : c’est la variabilité des organismes vivants de toute origine y compris, entre autres, les écosystèmes terrestres, marins et autres écosystèmes aquatiques et les complexes écologiques dont ils font partie ; cela comprend la diversité au sein des espèces et entre espèces ainsi que celle des écosystèmes. À noter que le concept d’espèce n’est pas défini ici. Bien celui d’écosystème qui est le complexe dynamique formé de communautés de plantes, d'animaux et de micro-organismes et de leur environnement non vivant qui par leur interaction, forment une unité fonctionnelle. Ce dernier point étant bien contestable au vu de l’avertissement de Tansley, bien oublié des auteurs de la convention. Comment une découpe de l’environnement partiellement artificielle pourrait-elle être une unité fonctionnelle ? Et comment traiter sa remarque sur les communautés animales vivant sur des étendues pouvant englober plusieurs communautés de plantes ?

Que dire alors de la diversité infra-spécifique ? Si l’on ne peut connaître le nombre d’espèce à un ordre de grandeur près en conséquence de la faiblesse du concept lui-même, les choses ne font que s’aggraver quand on en vient à ses subdivisions. Gouyon souligne qu’une des grosses difficultés de la biologie de conservation est qu’il n’existe pas de mesure de la biodiversité interspécifique et qu’en matière intraspécifique l’on n’est guère plus avancé4.

Elle semble avoir été incluse dans la biodiversité sur l’idée que pour une espèce donnée, une forte variabilité infra-spécifique peut constituer une grande probabilité de présenter les potentialités génétiques indispensables pour répondre à une variation de l’environnement. Certains, pourtant, considèrent que la consanguinité issue d’un goulet d’étranglement, conséquence d’un stress environnemental ayant réduit drastiquement ses effectifs, peut aussi présenter des avantages, comme la purge des gènes délétères5. Pour Gouyon, les études sur la biodiversité me semblent un peu désespérantes car elles ne savent faire en gros que deux choses : d’un côté compter le nombre d’espèces, or nous avons vu en quoi ce n’était pas satisfaisant, et de l’autre regarder la quantité de variations pour les allèles neutres dans les populations, ce qui ne semble pas tellement satisfaisant non plus. La variation génétique réellement fonctionnelle, adaptative, dans les espèces, reste remarquablement peu mesurée. Et en toute sincérité, même si l’on voulait vraiment en avoir une mesure globale, à l’heure actuelle, on ne saurait même pas comment le faire6.

L’arbitraire est ici la règle, on pourrait soutenir la nécessité de préserver chaque segment d’ADN ou le génome de chaque individu.

Certes, la presse s’indigne lorsqu’une variété de rhinocéros s’éteint. La fin du Monde semble se rapprocher. La culpabilité humaine ne fait aucun doute. Mais sur quoi porte au juste notre culpabilité supposée ?

Un habitat est définit par la convention comme le lieu ou type de site dans lequel un organisme ou une population existe à l'état naturel. Ce dernier terme n’étant pas défini et pose question vu l’impact quasi général de l’humanité sur la biosphère. La question de l’inclusion ou non de l’humanité dans le concept de nature n’est pas explicitée ici. Ni celle des nombreux êtres vivants dépendant de nous. Les moineaux ont-ils des habitats, au sens de la convention ?

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La perle du sommet est sans conteste la convention climatique. Depuis sa formation en 1988, le GIEC avait produit un premier rapport en 1990, et un rapport supplémentaire en vue du sommet de Rio. Le délai très court de ce premier rapport avait été obtenu à l’arrachée par Malte qui, en outre, obtint de l’ONU une résolution sur la Conservation du Climat comme partie de l’héritage commun de l’humanité7.

En février 1990, le GIEC tint une réunion à Washington qui fut ouverte par un discours remarquable du Président des État-Unis, Geoges Bush Sr :

C’est à la fois un honneur et un plaisir d’être le premier Président Américain à s’adresser à cette organisation...Clairement des économies fortes permettent aux nations de remplir leurs obligations et l’intendance environnementale. Là où il y a une force économique, une telle protection est possible. Mais là où il y a de la pauvreté, la compétition pour les ressources devient plus dure. L’intendance en souffre...La semaine dernière, dans mon discours à la nation, j’ai parlé d’intendance parce que je pense que c’est quelque chose que nous nous devons, ainsi qu’à nos enfants et à leurs enfants. Ainsi nous renouvelons l’éthique de l’intendance dans nos programmes nationaux, dans nos efforts pour forger des accords internationaux, dans nos efforts pour développer et supporter les pays du bloc de l’Est et ici, en présidant le Response Stategies Working Group.8

Allusions écothéologiques et intérêts économiques à forte odeur de pétrole faisaient bon ménage...en apparence.

Houghton, présidant une réunion du premier groupe de travail visant à approuver les chapitres en vue du rapport pour Rio, et du résumé pour les décideurs, à Windsor en mai 1990, rapporte qu’une minorité de délégués avait des objectifs politiques. Néanmoins, seules les questions scientifiques étaient autorisées. Ce qui n’empêcha pas les délégués de certains états pétroliers de tenter de faire remplacer le terme CO2 par l’expression moins sensible de «gaz à effet de serre»9 En vain. Et ne s’en formalisèrent pas. Pas encore… Inversement, certains états animés de buts politiques écologistes auraient souhaité des prises de position plus ferme sur la gravité du réchauffement. Pour Houghton, la science primait avant tout, exprimée avec précision et sans volonté d’exagération.

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On remarque que science et politique étaient fortement liées dans ces événements. Toutefois, Bolin considérait que les scientifiques ne pouvaient fournir que des réponses techniques aux problèmes techniques et économiques qui pouvaient se produire, laissant aux responsables politiques le soin de juger à quel point un réchauffement climatique pourrait être sérieux, l’urgence des mesures spécifiques, quels pays sont les plus vulnérables, comment les charges doivent être partagées et à quelle échéance, à quels niveaux les concentrations de gaz à effet de serre doivent être stabilisées. Ce sont des problèmes avant tout politiques et, pour Bolin, les scientifiques ne devaient fournir de réponses que sur les matières techniques et économiques10.

Et dans le jeu politico-scientifique, un troisième larron s’était invité : le réchauffement climatique, écrit Bolin11, motiva rapidement les ONG environnementales. Greenpeace, en particulier, fut vite actif sur le sujet et, ayant recruté de nombreux scientifiques bien connus, publia un rapport12 détaillé en 1990. Mais les arguments de Greenpeace n’étaient pas toujours scientifiquement fondés. J’ai mentionné au président13 de Greenpeace les discordances entre leurs analyses scientifiques et stratégie d’action mais sans réponse satisfaisante. Greenpeace avait une influence significative sur les délégués, et non la moindre sur les pays en voie de développement. De fait, les affirmations des ONG étaient cités plus souvent que les rapports du GIEC lors des sessions plénières. Cependant, leurs interventions dans le débat politique étaient largement basées sur les travaux du GIEC.

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L'objectif ultime de la Convention Cadres des Nations-Unies sur les Changement Climatiques14 est de stabiliser les concentrations de gaz à effet de serre dans l'atmosphère à un niveau qui empêche toute perturbation anthropique dangereuse du système climatique. Et d'atteindre ce niveau dans un délai suffisant pour que les écosystèmes puissent s'adapter naturellement aux changements climatiques, que la production alimentaire ne soit pas menacée et que le développement économique puisse se poursuivre d'une manière durable.

Pour Bolin, l’interprétation de l’expression perturbation15 anthropique dangereuse est bien sûr une matière politique et le rôle précis de la communauté scientifique dans ce contexte et dès lors peu clair, comme on le verra des travaux ultérieurs du GIEC16.

Pour Stephen Schneider, dangereux n’est pas un jugement scientifique mais plutôt un jugement de valeur sur ce qui est important, sur ce que sont des risques acceptables ou inacceptables, et pour qui. Et pour faire ce jugement de valeur, nous devons savoir qui sera impacté, comment et de combien. Ce qui sera un désavantage pour un pays pourra être un avantage pour un autre. Et comment comparer un impact sur l’agriculture dans un pays avec celui sur la santé d’un autre ? Rien de tout cela n’a été défini à Rio17. La Convention a mis en place le processus de Conférences des Parties (COP). Les réunions étaient hautement contentieuses, écrit Schneider. Les problèmes étaient accentués par la présence importante des médias, des ONG, de scientifiques indépendants et organisations académiques qui s’enregistraient comme non-délégués mais avaient beaucoup à dire. Toutes ces interférences dérivaient de la volonté de la Deuxième Conférence sur le Climat18 d’avoir des «réunions réelles». Les rapports des scientifiques avec la presse et les ONG n’étaient pas toujours faciles, provoquant un risque d’auto-censure. Schneider rapporte que Houghton fut inquiet d’ouvrir une discussion publique sur un point scientifique qu’il proposait par peur que des éléments extrémistes de la presse et les ONG ne les tirent hors de leur contexte19.

Ces difficultés évoquées par Bolin et Schneider vont prendre une ampleur délétère à Madrid en 1995.

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Écrivant ses mémoires vingt ans plus tard, un John Houghton dépité revient sur cette époque : en 1992, après le succès de Rio et la création du Global Climate Observation System20, il semblait que le monde était en train de construire une impulsion considérable pour s’attaquer au problème du changement climatique. Si un accord conclu alors avait été ferme, formalisé et appliqué en conséquence, cela aurait pu mener à des mesures effectives pour stabiliser la concentration de CO2 dans l’atmosphère. Malheureusement, les mesures proposées à Rio, bien que bonnes, n’étaient pas contraignantes, et n’ont pas été appliquées de la manière agréée. Les émissions globales de CO2 ont continué à grimper ces vingt dernières années et la stabilisation des niveaux de CO2 est loin d’être en vue. Comment cela a-t-il pu rater à ce point ?


1Officiellement United Nation Conference on Environment and Development

2Rapporté par Bron Taylor in Encyclopediae of Religion and Nature, Continuum, 2008

3P-H Gouyon, Les harmonies de la Nature à l’épreuve de la biologie, INRA 2001.

4Pierre-Henri Gouyon, Les harmonies de la Nature à l’épreuve de la biologie, p17, INRA éditions, 2001

5Hervé Le Guyader, La biodiversité : un concept flou ou une réalité scientifique ?, Courrier de l’environnement de l’INRA n°55, février 2008.

6D’après Pierre-Henri Gouyon, Les harmonies de la Nature à l’épreuve de la biologie, p27, INRA éditions, 2001.

7Résolution ONU 43\53. Détails cités par Bolin, A History of the Science and Politics of Climate Change p50, Cambridge University Press

8Bolin, An History of the Science and Politics of Climate Change p58, Cambridge University Press

9Houghton, In the Eye of the Storm, p147-148

10Bolin, An History of the Science and Politics of Climate Change p59, Cambridge University Press

11Bolin, An History of the Science and Politics of Climate Change p77-78, Cambridge University Press

12Legget,J, 1990, Global Warming ; The Greenpeace Report. Oxfor d : Oxford Oxford University Press

13Leader. Nous présumons qu’il s’agissait du président.

14Définition de la convention : On entend par "changements climatiques" des changements de climat qui sont attribués directement ou indirectement à une activité humaine altérant la composition de l'atmosphère mondiale et qui viennent s'ajouter à la variabilité naturelle du climat observée au cours de périodes comparables.

15Interference dans le texte anglais

16Bolin, An History of the Science and Politics of Climate Change p76 Cambridge University Press

17Schneider, Science as a Contact Sport, p128

18Conférence de Genève, 1990

19Schneider, Science as a Contact Sport, p136

20Réseau mondial d’observation du climat