Le mot « sustainable» fait partie de la langue anglaise depuis longtemps...Il signifie qu'une activité est menée de telle sorte que les ressources ne sont pas épuisées et peuvent être utilisées indéfiniment.

Cependant, le mot n'est devenu prédominant dans la littérature qu'après 1975. L’événement qui en fit un concept central fut son utilisation par l'assemblée du Conseil œcuménique des Églises à Nairobi1.

John Cobb2


Bien que certains utilisent le mot soutenable, le français traduit généralement sustainable par durable et sustainability par durabilité. C'est malheureux car il induit une confusion avec la durabilité d'un outil, qui signifie sa résistance à l'usure. Une voiture capable de circuler vingt ans est durable au sens traditionnel du terme, quelle que soit les pollutions qu’elle provoque et ce n’est pas du tout le sens de sustainable. Je me conforme pourtant sur ce site à cet usage incongru.


À Nairobi, le Conseil œcuménique des Églises y appela à une société juste, participative et durable. Justice et participation faisaient déjà partie de son slogan. L'ajout du mot durable résultait d'une campagne menée par son groupe de travail consacré à la science et aux technologies. Parmi ses membres se trouvaient l’anthropologue Margaret Mead3. Avec son grand bâton et sa présence imposante, elle volait l’attention partout où elle passait. Stephen Schneider raconte qu’un jour où il se plaignait de réactions hostiles à son égard, elle le tança d’un écoute, gamin, si tu ne supportes pas la chaleur, sorts de la cuisine4. Elle aimait à dire ne doutez jamais de ce qu'un petit groupe de citoyens engagés et réfléchis peut faire pour changer le monde…. En effet, c’est la seule chose qui l’ait jamais fait. Elle fut présidente de l’AAAS et c’est elle qui avait convaincu le Conseil œcuménique des Églises d’initier un programme sciences et technologie en relation avec le futur de l’humanité. Féministe, militante contre l’avortement et empreinte d’un zèle évangéliste, elle avait, lors d’une assemblée qu’elle présidait, demandé aux participants un engagement de foi. Beaucoup l’ont fait.

Ce groupe de travail eut longtemps pour membre le biologiste et écothéologien Charles Birch5, et comprenait aussi le jeune et très enthousiaste physicien Jørgen Randers, co-auteur de The Limits to Growth (Halte à la croissance!). En 1974, le Conseil œcuménique des églises tint une assemblée à Bucarest portant sur l’impact de la science et des technologies sur le développement. Lors d'un atelier que Birch dirigeait en compagnie de Randers, celui-ci s'efforçait en vain de convaincre son auditoire d'adopter les principes des Limites de la Croissance. Les chiffres et graphiques du MIT n'y pouvaient rien, les délégués du tiers-monde ne démordaient pas de leur idée :

Ne nous parlez pas d'une limite à la croissance, ce dont nous avons besoin est de croître comme les nations riches ont crû, disaient-ils en substance.

Pendant une pause-café, Randers dit à Birch : Nous n’y arriverons pas, il faut trouver un terme plus positif que limite de la croissance...

Après quelques tentatives infructueuses, l'idée de Société écologiquement durable6 lui vint à l'esprit. Le terme fut adopté par la conférence plénière. Et entama une carrière fulgurante de par le monde.

Birch avait, à l’adolescence, acquis la conviction que la science allait l’aider à trouver un emploi lui permettant de sauver le monde, en relation avec sa foi.7

À Nairobi, en 1975, il fit avec éloquence la promotion du concept de durabilité8. Parlant sur le thème de la Création, la technologie et la survie humaine, il en fit une analyse à ce point glaçante qu'il appelait au dé-développement du riche monde développé. Notre but dit-il, doit être une société juste et durable.

La même année il développa ces idées dans “Confronting the Future”. Pour lui, les riches doivent vivre plus simplement afin que les pauvres puissent simplement vivre. Et les pauvres doivent céder aussi quelque chose : l’aspiration à devenir aussi riche que les riches le sont devenus. Car il n’est selon lui pas possible que la terre soutienne un monde de pays riches. La croissance économique est bonne tant qu’elle satisfait les besoins de base. Pas quand elle devient une fin en elle-même. Tout organisme connaît une phase de croissance qui utilise les ressources pour son développement et puis une phase de stabilisation qui utilise les ressources pour maintenir l’organisme. Si une partie de l’organisme continue à se développer, c’est une forme de cancer qui entraîne la mort de tout l’organisme par surcroissance, disait Birch qui pensait que cet état était déjà atteint. Toute croissance supplémentaire de l’ensemble serait dorénavant cancérigène. Il fallait que les ressources soient affectées à la maintenance des pays développés et au développement des pays pauvres.

Le Conseil œcuménique des Églises organisa dans les années suivantes de nombreuses réunions sur le concept de sustainability et il fut largement reconnu que l'exigence de durabilité imposait des limites à la croissance que le monde développé avait peut-être déjà dépassé, et qu'il fallait une meilleure redistribution de l'accès aux ressources pour que les pays du tiers monde puissent se développer9. Les termes de sustainability - durabilité avaient fait leur apparition comme version cosmétique des peu alléchantes limites de la croissance, croissance-zéro et de l'état stationnaire.

1Sustainability and the World Council of Churches, John Cobb.

2John Boswell Cobb, Jr., Théologien né en1925.

3Margaret Mead (1901-1978) Anthropologue culturelle américaine, elle était née dans une famille de Quaker avant d’adhérer à l’église épiscopale.

4Stephen Schneider, Science as a Contact Sport, National Geographic Society, p.69

5Louis Charles Birch (1908-2009), biologiste et théologien australien à qui nous devons ces anecdotes 'anecdote in Science and Soul, UNSW , 2008 p106-107

6Ecologically sustainable society

7C. Birch, Science & Soul, UNSW Press Book, p122

8Selon l'éloge funèbre que lui fit le WCC après son décès en 2009

9D'après Cobb, Sustainability and the World Council of Churches