Andrew Linzey, écothéologien anglican végétarien, membre de la faculté de théologie de l’université d’Oxford, ancien titulaire du premier poste universitaire au monde en éthique, théologie et bien-être animal, rappelle l'importance du péché originel à ceux de ses collègues théologiens tentés de le minimiser.

La reconnaissance que Dieu est le créateur de toutes choses implique que Dieu a dû créer un monde moralement bon. Incompatible avec la cruauté du parasitisme et de la prédation.

Le concept de chute consécutive au péché originel est le rejet de l'idée que le monde actuel correspond à la volonté divine originelle.

Nier cette chute entraîne divers inconvénients. Il n'y a plus de mal dans le monde naturel. La prédation et le parasitisme en deviennent moralement neutres ou, pire, des aspects positifs de la nature à tolérer voire même à émuler.

Nier la chute implique de vivre dans un monde séparé de la vérité éthique.

De plus, il n'y a plus de possibilité de rédemption pour la nature, les animaux en particulier.

La cruauté de la nature en devient l'agent d'un Dieu maintenant moralement compromis. On en voit alors qui encensent la prétendue beauté de la prédation quand ils voient un oiseau déchirer un poisson.

Manger ou être mangé en devient une loi divine. Perdu le cadre eschatologique de référence. La nature ne peut plus être rachetée car il n'y a plus rien à améliorer. Les créatures n'ont plus été créées pour une fin.

Ensuite, il n'y a plus d'obligation humaine de coopérer avec Dieu dans la rédemption de la nature, animale en particulier. La mission humaine n'inclut plus le monde naturel. La moralité est restreinte au monde humain.

Et enfin, il n'y pas de Dieu moralement juste. Ceci est la conclusion inévitable. Dieu ne peut pas racheter la nature. Mais si ceci est vrai, il doit aussi être vrai que Dieu est un être moralement capricieux dont le but de la création est moralement défaillant et auquel les humains ne doivent aucune allégeance et encore moins de culte.

Un Dieu qui n'est pas rédempteur de la nature est pire qu'un non-Dieu. Le récit de la chute est inextricablement lié à celui de la rédemption. L'un n'est pas possible sans l'autre.



Est-ce à dire que la Bible nous invite à être végétariens comme Linzey ?

Norman Wirzba, agro-écothéologien canadien – un théologien spécialisé dans l’agriculture – pèse le pour et le contre.

Les théologiens réfléchissent depuis quelque temps sur la consommation de viande, souligne-t-il.

Les arguments pour et contre le végétarisme peuvent être très complexes. Les Écritures ne donnent pas une vue simple et limpide du problème.

Selon lui, il est plutôt clair que le récit de la création dans la Genèse donne une vision végétarienne, non-carnivore du monde, dans laquelle les gens et les animaux semblent ne manger que des plantes, et que les prophètes parlent d’un royaume pacifique à venir d’où la prédation aurait disparu. Ainsi Esaïe : le loup habitera avec l'agneau…le lion, comme le bœuf, mangera du fourrage.1

Mais par ailleurs, il est aussi clair que depuis l’époque de Noé, Dieu donne aussi des animaux à manger aux humains. Et rien n’indique que Jésus se privait de manger de la viande.


Au jardin d’Éden, le loup et l’agneau faisaient-ils bisou-bisou en partageant une laitue ? Descendants d’Adam, serions-nous coupables de la dégradation de leur relation ? La transition écologique que certains nous promettent accomplira-t-elle la prophétie d’Esaïe ?



Alors qu'un athée ou un agnostique perçoit généralement l'éthique comme un phénomène spécifiquement humain, une éthique environnementale joue un rôle fondamental en écothéologie.

Avec la tentation d'accorder des droits aux autres créatures et la difficulté de définir les bénéficiaires.

Comme le souligne Golliher2 dans la «Bible» de la biodiversité: Quels sont les critères pour déterminer quelles espèces disposent de valeur intrinsèque ? Cette préoccupation suit les efforts de longue date au sein des religions et ailleurs pour protéger les droits des animaux. Sentience (conscience) et conation (la capacité de lutter pour certaines fins) ont été suggérés comme critères permettant d'étendre les droits légaux de l'homme à d'autres organismes. Dans ce même livre l'écothéologien James A. Nash (1938-2008) soutient que les droits biotiques nécessitent une justification morale.

Les critères habituels tels que sentience, rationalité, conscience de soi, capacité linguistique, lui semblent être anthropomorphiquement biaisés et non écologiques.

Pour les défenseurs des droits des animaux ce statut couvre des animaux très évolués, comme les mammifères, mais il laisse le reste du biote avec le statut instrumental des «choses».

Le seul critère nécessaire pour la reconnaissance des droits biotiques qu'il trouve convaincant est la conation. À ce stade, les organismes peuvent être décrits comme ayant des «intérêts vitaux» - c’est-à-dire des besoins objectifs - pour leur propre intérêt.

Ces intérêts conatifs fournissent au moins des revendications morales élémentaires contre les humains.

La conation en tant que fondement du droit moral couvre tous les organismes - la faune, la flore, etc. - mais exclut des éléments abiotiques, tels que des minéraux et des gaz, car ils ne peuvent avoir d'intérêts pour eux-mêmes.

Néanmoins, en excluant les éléments abiotiques du droit, les humains n'ont pas de licence pour en abuser car toutes les formes de vie dépendent des éléments abiotiques.

Les éléments non vivants doivent être traités avec soin comme valeurs instrumentales ou systémiques, parce que ce sont les ressources et les habitations de toutes les créatures. Nous avons des devoirs indirects envers les écosystèmes parce que nous avons des devoirs directs envers la multitude de créatures qui les constituent partiellement et sont interdépendants dans ces écosystèmes.

Par ailleurs, Nash s’est intéressé à la redéfinition du concept de péché : À notre époque, particulièrement, la signification du péché doit être adéquatement étendu pour couvrir les méfaits environnementaux, et la condition humaine sous-jacente…

La crise écologique et l’ensemble des actions contribuant à cette crise sont mieux comprises dans le contexte du péché...le péché profane littéralement l’environnement3


Les polémiques autour des problématiques liées au bien-être animal ont pris beaucoup d’ampleur ces dernières années. Sans prendre parti sur le fonds des valeurs animalistes, il en est certains points qui ont manifestement raté le rendez-vous avec Darwin.

Ainsi des mesures interdisant la participation d’animaux «sauvages» à des spectacles ou des tentatives d’empêcher que le bétail soit logé sous toit. Ces animaux n’auraient pas étés faits pour cela. En fait ils n’ont pas étés faits pour quoi que ce soit car ils ne sont pas issus d’une création divine mais des processus aveugles de la sélection naturelle.

Nous n’avons pas été faits pour aimer Molière ou dormir sous une couette bien chaude. Nous avons profité des libertés que nous laisse l’aveuglement de notre environnement pour nous créer ces petits plaisirs. De même, en cas de forte pluie, les chevaux vont d’eux-mêmes dans les abris de fortune construits dans leurs pâtures, les vaches se réfugient instinctivement sous les arbres et rejoignent librement leurs étables quand il fait froid pourvu que les portes en restent ouvertes.

Et l’expérience montre que quantités d’animaux sont parfaitement capables d’apprécier une participation à certains spectacles tout comme les humains. Que nous les percevions comme «sauvages» ou pas.

Hélas, le culte de la wilderness règne à présent en Europe continentale aussi, lourdement chargé de ses préjugés créationnistes.


1Esaïe Isa 11:6-9

2Le Révérend Chanoine Jeffrey Mark Golliher, prêtre épiscopal1, franciscain, anthropologue culturel et représentant pour l'environnement de la confession anglicane auprès des Nations-Unies, fut le coordinateur de la section consacrée aux préoccupations éthiques, morales et religieuses de la « bible » de la biodiversité.

3Tiré de Loving Nature : Ecological Integrity and Christian Responsibility, 1991 selon la nécrologie de Nash sur Boston.com