Nombre de pensées spirituelles et religieuses insistent sur la supposée interconnexion de tout ce qui existe sur terre. Une vision souvent représentée par le concept de toile de vie. Dans notre monde darwinien, il serait plus juste de dire que tout interfère.

Il y a un monde de différences entre les deux visions. La première postule que tout est solidaire, au sens ou le moindre changement perturbe l’ensemble, souvent perçu de manière organique et/ou holiste.

Et la moindre perturbation peut faire capoter le tout. Dans la deuxième, les trajectoires de tout un chacun se croisent dans un monde aveugle, fait de relations inorganiques et sans véritable harmonies, fonctionnalités ou équilibres durables. Tout interfère selon les mécanismes du hasard et de la nécessité dans un fouillis qui n’est ni ordre ni chaos.

Ce n’est pas un grand Tout, c’est un grand foutoir.

Dans la vision holiste, nous vivons dans un monde bon et harmonieux pourvu que notre environnement ne change pas. Qu’il change, par le réchauffement climatique, le boom démographique ou diverses modifications de la biodiversité et tout s’écroule par la rupture des connections qui forment le grand Tout.

Dans le monde réel nous ne pouvons rien dire à priori de notre environnement sans recours aux approximations grossières. Même quand rien ne semble devoir changer, tout peut changer.

Le réchauffement climatique n’est pas un problème intrinsèque, c’est sa rapidité qui pose problème. Le boom démographique est celui, complexe, du développement durable, non celui d’une rupture d’équilibre.

Et le recours à la biodiversité relève plus de l’incantation que de la réalité. La vision holiste est une illusion car les mécanismes du hasard et de la nécessité ne sont pas capables de créer des Touts, des ensembles cohérents. Ce n’est pas le domaine de la Loi spirituelle, c’est le royaume des probabilités.

Notons que pour Gould les écosystèmes ne sont pas en équilibre si précaire que la chute d’une seule espèce entraîne un effondrement général comme pour un château de cartes. L’extinction est en effet le sort commun de toutes les espèces et celles-ci ne peuvent pas toutes entraîner leur écosystème avec elles. Les espèces ont souvent autant d’indépendance entre elles que «les navires de la nuit» de Longfellow1 2.

Les militants pour la conservation de la Nature parlent pourtant volontiers d’équilibres fragiles des écosystèmes.

Il ne peut exister d’équilibre dans un écosystème quand on se rappelle de l’avertissement de Tansley. Mais clamer leur existence et leur fragilité permet de nous présenter comme coupable de la moindre variation en eux.

Profitant de ce caractère partiellement arbitraire des frontières des écosystèmes pour choisir ceux qui offrent une apparence d’équilibre, en fait imaginaire, ces militants pointent un doigt accusateur sur nous en disant : Attention ! Ne touchez à rien ! Il faut tout conserver, tout peut s’écrouler !

Cerise sur le gâteau l’humanité elle-même n’est pas contrôlable ; cela maintient un élément aléatoire dans un monde où elle est devenue prépondérante et c’est justement cela qui suscite les fanatismes du principe de précaution et le conservatisme environnemental omniprésents aujourd’hui. Aveugles à la véritable beauté qui nous entoure. Celle d’un monde perpétuellement inachevé.


À noter cette apologie de la toile de vie parue dans la «Bible de la biodiversité» :

William N. Ellis et Margaret M. Ellis y insistent sur l’appartenance à une toile-d’-êtres, à la Terre – à Gaïa. L’appartenance est pour eux la proto-valeur dont toutes les valeurs dérivent. Nous appartenons à la physiosphère, à la biosphère, à l’idéosphère, à Gaïa. Nous sommes les propriétés de la Terre, nous n’en sommes pas les propriétaires. Nous sommes interdépendants de tout ce qui existe. Nous appartenons à notre culture.

L’appartenance est un fait scientifique. Et plus, ce n’est pas seulement être membre de, c’est être sujet de, c’est être partenaire de, c’est être responsable de. De l’univers, de la toile-d’êtres, de la Terre, de Gaïa. Appartenir à Gaïa, c’est reconnaître que nous sommes pris dans les fils d’une toile-d’êtres, que notre bien-être dépend du bien-être de Gaïa - le bien-être de tout un chacun. Si nous détruisons Gaïa, nous nous détruisons nous-même. Appartenance signifie coopération, signifie communauté – nous appartenons à une communauté. Appartenir signifie responsabilité. Nous sommes responsables de Gaïa. Nous sommes responsables les uns des autres. Appartenir signifie Amour. Nous ne pouvons séparer l’amour3 du fait que nous appartenons à Gaïa.

Les cultures basées sur des valeurs autres que l’appartenance sont vouées à l’auto-destruction. Une culture basée sur la domination de la terre est vouée à disparaître.

Une culture basée sur l’intérêt personnel est vouée à se désintégrer. Une culture basée sur la survie du plus apte ne survivra pas. Une culture basée sur la compétition se détruira elle-même. Pour être stable et durable une culture doit être basée sur la coopération, la communauté, la responsabilité, l’amour, l’honnêteté. Nous ne pouvons-nous séparer nous-même de l’appartenance à Gaïa4.

L’intervention de Fritjof Capra dans ce même livre utilise aussi ce concept de toile de vie.


1Stephen J. Gould, Le pouce du Panda, p322, Éditions Grasset & Fasquelle, 1982

2Métaphore impliquant des bateaux qui s’aperçoivent un instant et puis se perdent de vue dans la nuit. Ships that pass in the night, couplet tiré The Theologian’s Tale, poème de Henry Wadsworth Longfellow (1807-1882)

3Agape : amour large, amour chrétien, dans un état émerveillé.

4Cultural and Spiritual Values of Biodiversity, p449, UNEP, Nairobi, 1999