Les Parties contractantes. Conscientes de la valeur intrinsèque de la diversité biologique...

C’est par ces mots que s'ouvre la Convention sur la Diversité Biologique des Nations-Unies.

Cette notion de valeur intrinsèque est au cœur de la révolution écologique en cours. Pas seulement pour la biodiversité mais pour l'ensemble des composants de l'environnement et pour l'environnement lui-même.

Elle s'oppose à la valorisation humaniste, traditionnelle dans les cultures issues des temps modernes occidentaux, au point d'en altérer le droit par des notions telles que le préjudice environnemental et l'écocide.


Elle est au cœur de l'antagonisme entre humanisme et écologie. Si l'humaniste tente de rendre l'environnement bon pour l'humanité, l'écologiste tente de rendre l'humanité bonne pour l'environnement, sur base du credo en un environnement intrinsèquement bon.

Elle est liée à diverses visions spirituelles et religieuses de l'environnement.

Elle a été a été étendue à quantité de concepts, tels le climat, la planète, la nature, les énergies renouvelables, etc, rendant difficile toute discussion démocratique sur le fond de ces concepts.

C'est dans Biodiversity, chapitre 55, que se trouve la motivation à la défense de la valeur intrinsèque la plus claire et historiquement la plus pertinente, sous la plume de John Cobb .

Les arguments utilitaires anthropocentristes pour la protection de la biodiversité lui semblent limités. L'humanité a traversé sans difficulté la disparition de nombreuses espèces et si la raison de protéger telle ou telle espèce d'insecte ou de poisson est sa valeur instrumentale, elle a d'autres soucis prioritaires. Pour Cobb, un point saillant de la Genèse est que lorsque Dieu créa les plantes et les animaux, il vit qu'ils étaient bons. Non pas bons pour nous, mais bon intrinsèquement. Et de conclure : exterminer sans nécessité une espèce entière de ces créatures sur lesquelles nous exerçons notre intendance est trahir cette intendance et appauvrir l'expérience de Dieu. C’est un crime contre notre créateur.

David Ehrenfeld est un autre grand défenseur de cette notion, qu'il développe brièvement dans le chapitre 24 de Biodiversity mais surtout dans L'arrogance de l'humanisme, livre de 1978.

Il y défend le principe de Noé, une forme de valeur intrinsèque également défendue par Al Gore : Noé n’a pas pris en compte la valeur économique des espèces qu’il a recueillies sur son arche.1 Pour ceux qui rejettent les bases humanistes de la vie moderne, il n'y a simplement pas moyen de déterminer si une portion arbitrairement choisie de la Nature a plus de valeur qu'une autre donc, comme Noé, nous ne devons pas nous soucier d'en faire l'effort2 Il nous faut préserver toutes les espèces sans distinction. Une application extrême du principe de Noé citée par Ehrenfeld est celle de la sauvegarde du virus de la variole, variola, une espèce en danger : il n'y a, en fait, aucune ligne logique qui peut être tracée. Chacun des arguments avancés par les conservationnistes s'appliquent au monde de la vermine et des microbes pathologiques comme ils s'appliquent aux baleines, aux gentianes et aux flamants roses.

La valeur est une partie intrinsèque de la diversité; elle ne dépend pas des propriétés des espèces, des usages auxquelles ces espèces participent ou de leur rôle présumé dans l'équilibre des écosystèmes mondiaux. Pour la diversité biologique, la valeur est. Rien de plus et rien de moins. Aucun évaluateur expert n'est nécessaire pour évaluer ce genre de valeur.


Calvin DeWitt, biologiste et zoologiste, est l'inventeur probable du principe de Noé qu'il avait victorieusement brandi pour venir au secours de l’Endegered Species Act3 menacé par des critiques hostiles. DeWitt est exemplaire d’un militantisme combinant science et religion – en l’occurrence évangéliste4. Il fut Director de l’Au Sable Institute for Environmental Studies, fondé en 1979, avec pour mission de mélanger les connaissances écologiques scientifiques avec les principes bibliques afin d’aider les chrétiens à acquérir une meilleure connaissance du créateur et de l’intendance de la création.

Dans ce but Au Sable créa des programmes en partenariat avec des collèges évangélistes et des forums annuels sur l’écothéologie naissante, renforçant ainsi ses principes de base : réinterprétation du dominion en un appel à l’intendance, exhortation des chrétiens à reconnaître la destruction environnementale comme un péché, la valeur intrinsèque d’une nature crée par Dieu supérieure à sa valeur utilitaire et à embrasser une eschatologie qui envisage la rédemption de toutes les créatures plutôt que la destruction à la fin du monde5


Dans le chapitre deux de Biodiversity, Paul Ehrlich, autre membre du comité d'organisation du forum de 1986, défend une forme de valeur intrinsèque assaisonnée de son catastrophisme exubérant habituel : L'extrapolation de la tendance actuelle de la réduction de la biodiversité implique un dénouement pour la civilisation endéans les cent ans comparable à un hiver nucléaire...une transformation quasi religieuse menant à une appréciation de la diversité pour elle-même6, à part des avantages directs évidents pour l'humanité, peut être nécessaire pour sauver les autres organismes et nous-mêmes.


La valeur intrinsèque est également au cœur de l'écologie profonde d'Arne Naess qui proclame notamment que le bien-être et l’épanouissement de la Vie humaine et non humaine sur Terre ont une valeur intrinsèque, indépendante de leur utilité.


À la question Qu’est-ce que la valeur intrinsèque ?, Michael Soulé répond : je ne suis pas un philosophe et je ne l’ai pas imaginé. Mais, intuitivement, quand on me demande, ‘Devons-nous sauver telle ou telle espèce : la réponse est toujours OUI ! Avec un point d'exclamation ! Parce que c’est évident. Et si vous me demandez de la justifier, je vais passer à une conscience plus cognitive et peux commencer à vous donner des raisons, des raisons économiques, des raisons esthétiques. Elles sont toutes dualistes en un sens. Mais le sentiment sous-jacent c’est OUI ! Et ce Oui vient de l’affirmation de faire partie de l'ensemble, faire partie du processus évolutionnaire. Et d’accord avec Arne Naess que chaque espèce, chaque entité devrait être autorisée à continuer son évolution et suivre sa destinée - ce n’est pas ordonné ou quoi que ce soit, mais ça fait juste sa ‘chose’ ; comme nous disons. Pourquoi pas ? Ce ‘pourquoi pas’ c’est qu’il y trop de gens7.


Pour Sally MCFague Nous sommes membres de l'univers et citoyens de la planète terre. Nous dépendons de la bonne santé de la planète, dit Mc Fague, car pour elle la terre a une santé à la manière d’un organisme. Pourtant nous avons une attitude de contrôle et de destruction. Consciemment ou par ignorance, nous sommes acteurs et complices de crimes contre la Création à grande échelle. Le péché est le refus de rester à notre place. Sentir que nous appartenons à la terre et accepter notre place propre est le début d'une piété naturelle. C'est le sens que nous et les autres créatures appartenons à un cosmos ; reliés d'une façon ordonnée, les uns aux autres. C'est le sens que tous les êtres ont une valeur intrinsèque et que le tout forme une unité dans laquelle chaque être a sa place. Car nous sommes cousins de toutes les étoiles, rochers et océans, et de toutes les créatures, au sein d'un tout tissé dans un réseau sans coutures issu du Big Bang. Toutes choses ont la même origine et en conséquence sont interrelatées, interdépendants et correctes en interne depuis le début.


Peter Raven croit à la valeur intrinsèque de la biodiversité … bien que l'explication qu'il en donne à Takacs soit plutôt pittoresque : Le monde est un lieu rempli de biodiversité. Et je le regarde de manière holiste. Et je nous y vois comme une espèce. Et je dis que çà a de la valeur intrinsèque. C'est ce que c'est. Çà l'est fondamentalement. C'est le monde. C'est presque au-delà de prendre une décision ou même d'y penser. C'est la planète sur laquelle nous vivons8. Il ne se considère pas formellement religieux mais bien intrinsèquement, par sa relation avec la nature et la biodiversité et adhère au principe de l'intendance.


1The Idea of Biodiversity , D. Takacs , John Hopkins University Press 1996, p34

2Ehrenfeld, The Arrogance of Humanism, Oxford University Press, p207-208

3Loi américain protégeant les espèces menacées d’extinction

4Katharine K. Wilkinson, Between God & Green, p20, Oxford University Press.

5Katharine K. Wilkinson, Between God & Green, p18, Oxford University Press.

6Biodiversity p22

7The Idea of Biodiversity , D. Takacs , John Hopkins University Press 1996, pvii

8Takacs, The Idea of Biodiversity, p252